Des chrétiens en première ligne

Le 15 janvier 2006, journée mondiale du migrant et du réfugié, l'Eglise s'interroge sur l'accueil de ces personnes en situation difficile. Reportage avec des bénévoles, en première ligne dans cet engagement.

Par Claire Folscheid

Cet article de Claire Folscheid a paru dans Paris Notre-Dame, l'hebdo des Catholiques à Paris, numéro 1123 du 12 janvier 2006.

On y découvre l'association Marthe, Marie, Lazare et les Autres qui est active dans la paroisse Notre-Dame de la Croix, Paris 20ème.

Cinq ans de ma vie ratés, fichus en l'air ! Cinq ans que je ne sers à rien, ni à la France, ni à mon pays. Sa demande d'asile a été refusée, Monsieur B, Algérien, n'en garde pas moins son complet gris perle, sa chemise vichy... et surtout, son amitié pour les membres de l'association Marthe, Marie, Lazare et les autres, qui le soutiennent depuis tout ce temps dans ses dédales de démarches administratives. Alors ce samedi matin, le premier de l'année, il vient présenter à tout le monde ses vœux cordiaux. Une accolade bienveillante à un plus chanceux que lui : une personne africaine qui vient d'obtenir sa régularisation pour dix ans de présence continue en France. Ses félicitations les plus poussées vont aux tenaces bénévoles de l'association, Laurent, Rémi, Vincent et Sophie. Depuis qu'ils ont levé la grille de leur boutique, le Ménilmuche, au 46 rue de Ménilmontant, les visages connus se pressent. Des anciens, comme notre Algérien, mais aussi des petits nouveaux, plus timides, demandeurs d'asile et sans papiers. Ici, pas de revendication ou de politique. Chaque samedi, nous les aidons à faire leurs démarches de régularisation, simplement pour leur permettre d'accéder à ce que la loi prévoit pour eux, explique calmement Laurent Ruyssen, responsable de l'association. Qu'au moins les droits qui existent en France leur soient accessibles.

Marthe, Marie, Lazare et les autres
Chaque samedi, au "Ménilmuche", les bénévoles de l'association "Marthe, Marie, Lazare et les autres" aident les personnes sans papiers dans leur démarche de régularisation.

Le Christ au cœur

Leur nom est un peu long à prononcer... Marthe, Marie, Lazare et les autres, mais en l'absence de sigle, on sait tout de suite à qui se rattachent ces bénévoles. Avant d'ouvrir leur permanence, ils ont prié ensemble. Comme les deux sœurs de l'Evangile, Marthe et Marie, ils essaient d'accueillir chaque personne comme si elle était le Christ, pour que chacun trouve ici un cœur qui l'écoute, une main qui le sert, et un ami qui l'attend. Nous faisons partie de l'Eglise catholique, poursuit Laurent. Nous tenons à mettre le Christ à la source de notre action. Un lien discret. mais que chaque bénévole garde au cœur.

Quiproquo

Un jour, un demandeur nous a pris pour la police, alors que nous lui posions des questions pour l'aider. Laurent et les autres ont retenu la leçon de ce funeste quiproquo. Même si le travail est colossal, la permanence du samedi commence toujours autour d'un café-croissant. Là, les plus dépaysés se réchauffent, les plus méfiants se détendent. Une manière de désarmer le stress, la violence parfois. Ici, même s'il est beaucoup question de subtilités administratives, on est pas à l'administration. Ce temps d'accueil appelle l'importance de prendre ces personnes comme des individus qui ont le droit d'être regardés, souligne Rémi. Monsieur B. confie ses inquiétudes : les enfants privés d'eau chaude, le petit atteint de bronchiolite, la peur d'avoir à rentrer dans ce pays où il a reçu des menaces. Tout en l'écoutant, un jeune Pakistanais montre ses photos : des églises saccagées par des extrémistes. Les bénévoles les observent attentivement. A eux maintenant d'utiliser ces preuves en faveur du jeune sans papiers.

Récit de vie

Ordinateur portable sous le bras, Sophie et Rémi s'éclipsent avec un jeune Africain. Un peu plus loin, au 69, un local plus intimiste les attend. C'est là que les bénévoles travaillent. Leur mission aider ce jeune homme à constituer son dossier de demande d'asile pour l'Ofpra (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides). A la clé, il pourra peut-être bénéficier du statut de réfugié, lui donnant droit à une carte de résident de 10 ans. Mais avant cela, il y a une pièce fondamentale dans ce dossier : le récit de vie. Nous nous sommes faits une spécialité de ce récit de vie, expliquent les bénévoles. En effet, l'Ofpra demande que la personne raconte de manière très détaillée les raisons pour lesquelles elle se sent persécutée. Ce récit ne doit pas être l'exposé de la situation politique de son pays, mais des faits vécus, extrêmement précis. Ce récit ne doit pas être seulement bâti sur des preuves comme des photos, des lettres de menaces, des mutilations. Autrement dit, un exercice littéraire ardu, surtout pour ceux qui maîtrisent mal le français.

Pas de faux espoirs

Huit à dix heures d'entretien sont nécessaires aux bénévoles pour écrire un récit de vie. Il faut que la personne soit en confiance, car raconter, c'est remuer le couteau dans la plaie. Certains ont subi des tortures, des viols, des souffrances inimaginables pour nous. Réaction inattendue : le jeune Africain est en larmes devant Sophie et Rémi. D'où l'importance que nos bénévoles soient bien dans leur peau, très à l'écoute et équilibrés, confie Laurent. Il ne faudrait pas qu'ils fassent de projections sur eux et ressortent des entretiens complètement déprimés. Les bénévoles doivent éviter d'avoir des réactions déplacées comme l'envie de consoler en donnant de faux espoirs.

Faire le tri

Quand ils ne rédigent pas, les bénévoles trient des papiers. Tel est leur deuxième savoir-faire, la constitution du dossier démontrant la présence en France depuis plus de 10 ans. Ainsi, cette femme qui a passé 10 ans en France de manière irrégulière : elle peut avoir droit à une carte de séjour. Sur 10ans, Ia personne doit fournir une pièce par semestre, explique Sophie. Par exemple un courrier de la Préfecture, une facture d'hôpital. Nous les aidons à retrouver, identifier, et trier tous leurs papiers. Peu savent qu'il fallait les garder. Sans les culpabiliser, nous leur demandons avec insistance de ne pas présenter de faux. La défaillance d'un seul document, en préfecture, peut avoir des conséquences désastreuses.

Insupportable

Sans interrompre les bénévoles dans leur travail de fourmis, nous les interrogeons : sont-ils au courant des bruits qui courent ? La législation française devrait se durcir et supprimer cette possibilité d'être régularisé après 10 ans. Laurent et les autres se montrent prudents. Mais si c'était vrai ? Alors ce serait insupportable, s'insurge Rémi. Bien sûr, on ne peut soutenir la misère du monde, mais comment renvoyer des gens présents depuis 10 ans ! Ces personnes sont en grande souffrance. Cet ancien pilote de ligne en sait quelque chose. Sa mission particulière de jeune retraité — donc volontiers plus disponible — est d'accompagner les demandeurs en préfecture ou à l'Ofpra. Déposer un dossier, quoi de plus facile ? L'accompagnement permet de faciliter le contact avec les fonctionnaires des guichets qui peuvent alors travailler plus sereinement. Pour un même dossier, la présence d'un Européen rassure le demandeur et augmente les chances de fournir du premier coup un dossier complet et robuste, ce qui est essentiel pour réussir. Pour peu que la personne au guichet soit laconique et que la personne étrangère ne comprenne pas bien le français, tout est raté. La personne a besoin d'être rassurée, poursuit Vincent. Certains ont l'expérience de régimes arbitraires. Ils investissent la personne au guichet de beaucoup plus de pouvoir qu'elle n'en a réellement.

Files d'attente

Files d'attente en préfecture, tri de papier, récit de vie... rien de très compliqué, me direz vous. Justement, nous nous sommes spécialisés là où nous pouvions apporter quelque chose : du temps, explique Laurent. Les 67 personnes accompagnées l'an dernier. nous ont demandé 198 rencontres. Devant l'afflux de demandes, on serait tentés de faire vite pour augmenter notre "efficacité" Or, comment écrire un récit de vie sur un temps chronométré ? Pour d'autres procédures, comme le titre de séjour pour raison médicale, le regroupement familial, nous passons la main à des associations plus compétentes que nous.

Pour l'un, tout cela est une découverte, Je ne savais rien du sort de ces personnes avant d'entrer à l'association. Pour Rémi, même avec un peu d'expérience, nous ne pouvons pas imaginer ce qu'elles ont subi. Beaucoup de gens, même catholiques, les rejettent, alors qu'elles devraient être accueillies et soignées. L'Eglise doit s'engager pour corriger cette injustice. Alors, rendez-vous au Ménilmuche !

MARTHE, MARIE, LAZARE ET LES AUTRES, samedi de 9h à 12h. 46 rue de Ménilmontant, Paris 20ème.

D'autres associations œuvrent au Ménilmuche : permanence d'écrivains publics, aide au CV et lettre de motivation, aide juridique au logement, soutien scolaire...

Notre Dame de la Croix de Ménilmontant